Un vent de fraîcheur dévale la piste encore à l’ombre de la station de ski de La Clusaz. Rien à voir avec le thermomètre qui affiche – 9°C. Non, le vent de fraîcheur c’est celui que Benjamin, trisomique, apporte à peine son masque levé, par ce « Bonjour madame », lancé avec assurance, dans un sourire franc, sincère. Enjoué et si positif. Difficile de le reconnaître tant il est emmitouflé. Le visage dissimulé sous sa cagoule, son masque et son casque de ski. Mais Benjamin Vandewalle est l’acteur qui incarne le vrai Sylvain dans le film aux 11 millions d’entrées d’Artus, Un P’tit truc en plus. Il était en vacances à La Clusaz en début d’année.
Le matin de notre rencontre, spatules aux pieds, il enchaîne les virages. Appliqué mais détendu. Et pas peu fier. « Le ski c’est ma passion. J’adore les montagnes, la neige et le froid. Surtout le froid, car je suis d’origine danoise », insiste-t-il, levant les bras comme pour mieux embrasser le paysage.
Qu’importe le froid qui lui mord les joues, qu’importe le handicap qui lui demande un accompagnement sur les pistes, qu’importe que la vie lui ait demandé plus qu’aux autres dès la naissance, il dévale la pente. Heureux et soucieux d’améliorer son ski en parallèle. Le comédien, qui vit à Bruxelles, sillonne le domaine des Aravis, accompagné de sa monitrice de l’ESF Victoria Codron. Pull rouge depuis plus de 20 ans dans la station. « Elle est belle comme la montagne, je l’aime. » C’est ainsi que Benjamin, 38 ans mais riche d’une spontanéité enfantine, la décrit, déclenchant un sourire bienveillant de celle qui l’aide à perfectionner sa technique. Le guide, aussi, pour lui permettre d’évoluer en toute sécurité.

« Il aime tout le monde et parle à tout le monde »
L’enseignement diffère un peu des cours habituels. Mais avec sa spécialité handiski, Victoria sait transmettre autrement. Elle a aussi ce petit truc en plus dans son approche pour s’adapter, partager sa passion. Cette fois, point de fauteuil à manœuvrer, Benjamin assure sur ses deux skis. À l’arrêt, il enchaîne les flexions de genoux pour nous montrer ses progrès. Avec bien plus de classe que le planté de bâton de Fernand Bonnevie et Jean-Claude Dusse dans Les Bronzés.
De Benjamin, Victoria retient « sa personnalité attachante » et « sa joie de vivre ». « Il aime tout le monde et parle à tout le monde. Ça m’apporte beaucoup. » Et loue sa motivation. La Clusaz, Manigod, Saint-Jean-d’Arves, il a commencé à skier en 2014 et décroché ses médailles jusqu’à la troisième étoile. Il se prépare aussi à courir les 20 km de Bruxelles en mai.
Benjamin « veut vivre » et il l’a dit en s’appliquant à bien articuler devant le Parlement européen en 2018, lors de son discours à l’occasion de la journée de la trisomie 21. Il expliquait que ses parents l’ont abandonné le jour de sa naissance car il était atteint du syndrome de Down. « L’abandon fait mal au cœur tous les jours » glissait-il. Mais n’a pas eu raison de son bonheur. Adopté à l’âge de deux mois par une famille qui l’a aimé « comme son propre fils », confiait-il, il a été accompagné dans « son projet de vie ».
« Oui, au ski, je lâche tout »
Il vit en autonomie dans « son appartement », qu’il a acheté grâce au salaire gagné à l’Estaminet de la Ferme Nos Pilifs, une entreprise de travail adapté où il est serveur à Bruxelles. Avec son frère et colocataire, David, ils ont créé un compte TikTok où ils rient à deux de leur quotidien. Le duo tricomique, comme ils se surnomment, s’est ainsi fait remarquer par Artus. « Il a cette folie et ce lâcher prise dont j’avais besoin », dira le réalisateur et humoriste, dans une interview, à propos de Benjamin.
Les mêmes qu’il déploie sur les pistes. « Oui, au ski, je lâche tout. » Mais ne lui demandez pas si son handicap disparaît sur les pentes enneigées. « Non, non, mon handicap est toujours là, mais j’en suis fier. Je suis heureux avec mon handicap », répond-il, très distinctement.
Les « 80 marches montées » à Cannes
Dans la comédie Un P’tit truc en plus, qui met en scène onze comédiens en situation de handicap aux côtés d’Artus, de Clovis Cornillac et d’Alice Belaïdi, Benjamin, dit le vrai Sylvain, est celui qui vit sa meilleure vie, à part. Il se retrouve embarqué par un groupe de jeunes, après avoir raté le bus de la colonie pour jeunes adultes en situation de handicap mental (Artus ayant usurpé son identité pour fuir la police après un braquage). Et il en profite ! Le comédien nous en donne un bel aperçu mimant chacune de ses scènes, au pied du télésiège, les skis encore aux pieds. Avec passion et authenticité. « Je faisais la fête, les filles dansaient autour de moi, je buvais de la bière et je lâchais tout. C’était génial ce tournage, vraiment marrant », raconte-t-il encore, galvanisé.
De cette expérience, il retient aussi la flopée de « vilains mots » distillés par un autre personnage. « C’est pas moi qui les dit, hein… » Il nous les cite tout de même les uns après les autres. Il raconte les « 80 marches montées » à Cannes, intouchable dans son costume noir, lunettes de star sur le nez. Le public se souvient de ses pas de danse effrénés sur le tapis rouge.
À La Clusaz, c’est le tapis blanc qui lui a été déroulé. Mais, à ski, il joue incognito. Son seul autographe, il le signera à sa monitrice de ski. L’interview est finie. Le soleil apparaît timidement, mais qu’importe, cet échange chaleureux a fait remonter la température.
Article issu du Dauphiné Libéré