Après une dizaine de jours de panne, le réseau internet et téléphonie de deux grands opérateurs hexagonaux a été rétabli à La Morte, début juin. Un timing bienvenu, car les habitants de cette petite commune de la Matheysine risquent de faire chauffer leurs téléphones ces prochaines semaines : le 10 juillet, ils sauront en effet si « leur » station de l’Alpe du Grand Serre, en sursis depuis plusieurs années, ouvrira l’hiver prochain, et les suivants. Et c’est peu dire que l’avenir du domaine, qui génère 200 emplois directs et indirects, monopolise les discussions, réelles et numériques, dans ce village de 139 âmes.
À l’approche du verdict, c’est l’inquiétude qui prédomine chez les Mortillons. « Si ça ferme, c’est une remise en question pour nous tous, anticipe Yann Vincent, gérant du restaurant La Bergerie, sur le front de neige. Mon établissement, c’est ma source principale de revenus. Sans la station, je serai obligé de réduire la voilure, et peut-être de fermer ». Le commerçant souhaiterait un cap clair : « Soit on arrête totalement, soit on dit qu’on ouvre pour une vingtaine d’années. Si je veux investir pour refaire ma terrasse par exemple, ce n’est pas tenable de tout repousser d’un an à chaque fois ».
- 4 octobre 2024 : les élus de la communauté de communes (CC) de la Matheysine, gestionnaire de la station depuis 2021, refusent d’en déléguer l’exploitation à la Sata pour deux saisons, actant la fermeture de l’Alpe du Grand Serre.
- 22 octobre : après le succès d’une cagnotte populaire (200 000 € récoltés) et l’obtention de nouvelles subventions, les élus de la CC Matheysine confient la gestion de la station à la Sata jusqu’au 30 septembre 2025.
- 21 décembre : l’Alpe du Grand Serre ouvre pour la saison d’hiver.
- 10 juillet 2025 : date butoir de l’appel d’offres pour la délégation de service public (DSP), pour laquelle seule la Sata a manifesté son intérêt.
L’hiver 2025 a été un très bon cru
Une allusion aux rebondissements de l’automne dernier, quand, après l’annonce initiale de la fermeture, la communauté de communes de la Matheysine avait finalement confié la gestion de la station pour un an à la Sata (exploitante des domaines de l’Alpe d’Huez et des Deux Alpes, notamment).
L’expérience a été concluante : de l’avis de tous, l’hiver 2025 a été un très bon cru, aussi bien en termes de météo que de fréquentation. « Il y a eu une super ambiance, sur le mode “vous avez vu ce qu’on aurait pu perdre ?”», confirme Astrid Lescure, qui vient d’achever sa 10e saison aux manettes d’un téléski. Celle qui tient la ferme du Grand Rif ne s’imagine pas ailleurs : « L’hiver, c’est une période plus calme pour mes chèvres, qui sont en gestation. J’ai installé une caméra pour les surveiller à distance pendant que je suis sur le domaine. Quand une mise bas se passe mal, je peux réagir rapidement. Si je dois aller travailler plus loin, ça va me stresser ».
« L’annonce de la fermeture a réuni le village »
Au-delà d’un revenu fixe bienvenu pour les saisonniers, la saison de ski, c’est aussi un moment de sociabilité, pour eux comme pour les habitants. « Pour ceux qui travaillent de manière isolée comme moi, c’est l’occasion de retrouver des amis, skieurs ou collègues, et de faire vivre “l’esprit station” », illustre l’éleveuse. Un esprit qui a (re)pris corps avec les incertitudes liées à l’avenir. « L’annonce de la fermeture a réuni le village », rembobine Yoann Echardour, moniteur de ski l’hiver et membre de La Morte vivante.
C’est ce collectif citoyen, avec Alpe du Grand Serre demain (composé des socioprofessionnels), qui a organisé la “résistance” et lancé la cagnotte permettant, finalement, l’ouverture du domaine. Une première étape mais pas une fin en soi : « Notre objectif, c’est de soutenir le projet de la station vers une transition quatre saisons, expose-t-il au nom du collectif. Ici, on a beaucoup profité du “que ski”, il faut maintenant que la transition se fasse par le ski. Mais sans coupure brutale comme une fermeture, qui serait un cataclysme ».
« L’été, on est un refuge climatique »
Une via ferrata, un plan d’eau, un domaine transformé en pistes de VTT, des sentiers de randonnées… La Morte a des arguments pour attirer les touristes hors hiver. « L’annonce de la fermeture a fait connaître la station, juge Marie-Laurence Duc, restauratrice installée depuis 2017.
Beaucoup de gens de Grenoble par exemple, qui n’étaient jamais venus, ont découvert les lieux ». Avec un argument de poids pour les faire revenir : « L’été, on est un refuge climatique, les touristes disent qu’ils viennent prendre le frais », reprend la commerçante. À 1 h de route de la capitale des Alpes, 2 h de Lyon et sur fond d’étés qui vont être toujours plus chauds, elle estime que sa station a de l’avenir. « On a une carte à jouer sur le thème du bien-être. Des massages, dans un cadre magnifique comme ça… », anticipe-t-elle déjà. Yann Vincent, son collègue restaurateur, imagine de son côté un « camping en altitude ». « Il y a plein d’autres choses à faire, on n’a pas tout développé », espère-t-il. Qui conclut, au diapason des autres Mortillons : « J’y crois ».
Article issu du Dauphiné Libéré





