
Par temps de regain protectionniste, les frontières reviennent à la mode.
Emmanuel Macron, voyant son agenda s’alléger va-t-il se pencher sur l’épineux souci qui, depuis 150 ans, nous oppose à nos voisins et tendre la main à la nationaliste Giorgia Meloni ?
Des cartes différentes
Pas sûr tant pour Paris, il n’y a peu d’intérêt. Le tracé actuel, gravé par notre Institut géographique national (IGN), nous est favorable, englobant la totalité de la cime du mont Blanc.
Il diffère pourtant de celui de son homologue transalpin, l’Istituto geographico de Florence pour qui le toit des Alpes serait franco-italien. Rouvert dans les années 2010 le dossier est en suspens. On est là en terrain mouvant, glaciaire, mais ne comptons pas sur le réchauffement pour déplacer la frontière.
Les Italiens ont trouvé voisins plus accommodants avec les Suisses, sous la pyramide du Cervin dont la silhouette enluminait jusqu'à il y a peu les emballages du chocolat Toblerone.
Le 27 septembre dernier, la confédération a officiellement accepté de modifier une portion de la frontière commune que la fonte du glacier du Théodule avait tendance à déplacer.
Conséquences de la hausse des températures, le refuge perché au sommet des pistes de la station de Cervinia en val d’Aoste, glissait chez les Suisses de Zermatt. La régularisation fait fi de la nouvelle ligne de partage des eaux, notion qui jusque-là déterminait leurs limites respectives.
Une conception exceptionnelle
L’État français, lui, reste sur la logique de ligne de crête, qui plus est de « crête militaire ». Comprenez, la propriété revient à celui qui, jadis d’un boulet de canons, pouvait atteindre l’autre.
Une note du ministère de l’Intérieur synthétise ce qu’il convient d’appeler un « différend » franco-italien. Pourtant l’essentiel de la frontière sur 515 km allant du mont Grapillon, antécime du mont Dolent et confins de la Suisse, à la Méditerranée « est démarqué d’un commun accord au terme des travaux entre instituts géographiques, officialisés à Nice, en 2015 et à Turin 2016 par la signature de procès-verbaux de la commission mixte d’abornement ».
Elle est jalonnée de 698 bornes et une ligne numérique de 30 000 points vaut « présomption réfragable de souveraineté ».
Deux zones concernées
Reste cette zone limitée de 3 km qui n’a pu faire l’objet d’accord. Elle inclut deux points de divergence : autour du mont Blanc, sur une surface de 0,5 km2 et au col du géant sur 0,7 km2.
Déjà à la fin des années 1990 une commission interministérielle avait été créée sans que les négociations bilatérales n’aboutissent. « Le sujet refait surface à intervalles réguliers au gré des incidents provoqués par l’actualité ou les circonstances politiques », indique la synthèse de la commission d’abornement qui jusqu’à l’arrêté du préfet de Haute-Savoie du 4 octobre 2021 n’avait pas de délégué permanent sur ce premier des 8 secteurs numérotés jusqu’à Menton.
Ailleurs agents des douanes ou de la police aux frontières ont la charge de la surveillance de ces points de démarcation. Première découverte de Stéphane Bozon, ancien commandant du peloton de gendarmerie de haute montagne, affecté à cette mission : « Il n’y a aucune borne jusqu’au col de la Seigne en Savoie ».
Des contentieux diplomatiques
Le délégué à l’abornement pensait pourtant en trouver une à la pointe Helbronner, au sommet de la vallée Blanche là où le téléphérique Panoramic Mont-Blanc, en provenance de Chamonix, rejoint le Sky Way Monte Bianco, qui depuis 2015 a décuplé la capacité d’accès touristique au col du Géant depuis l’italienne Courmayeur. Son ouverture donna lieu à une mini-crise diplomatique.
À 3462 mètres d’altitude, entre les crevasses, les scènes étonnantes se multipliaient entre femmes posant en bikini et gamins s’adonnant à la luge. Pour le maire de Chamonix, ce secteur du glacier du géant, relève de sa responsabilité. Il posait alors des barrières pour dissuader les imprudents. Côté italien, on criait à la violation de territoire.
Avec le recul Eric Fournier, maire de Chamonix estime que « le sujet semblait davantage émouvoir les États que les communautés locales. Nous, on considère que cet espace appartient aux montagnards ». Reste qu’à l’époque le patron des douanes italiennes y était allé de son rapport. Et le préfet de Haute-Savoie avait alerté l’ambassadrice de France en Italie.
L’égo avant le bon sens ?
En 2019 et 2020, les mesures prises en versant français sur le sommet du mont Blanc pour interdire le parapente en été et réguler l’accès à la voie normale du toit des Alpes ont ému le côté italien, estimant qu’une partie de leur territoire se trouvait régentée.
La pression est depuis retombée. « J’avais expliqué alors qu’il s’agissait surtout de règles pour accéder aux refuges », tempère Stéphane Bozon qui évoque le poids de l’histoire, remontant au royaume de Piémont Sardaigne.
Des blessures historiques ravivées
Pour lui ces arpents de neige dont parlait Voltaire ont surtout un enjeu d’orgueil national. Avant de disparaître, l’historien Paul Guichonnet, auteur de l’ouvrage « A qui appartient le Mont-Blanc ? » l’affirmait : « La France a volé le mont Blanc à l’Italie ».
Et de dater l’origine du larcin, au traité du 24 mars 1860, par lequel la Savoie était rattachée à la France, alors que les commissions de délimitation avaient placé la frontière le long de la ligne de partage des eaux pour une propriété indivise entre les deux pays.
Là, la carte d’époque aurait disparu côté français, où l’on se réfère à celle tracée en 1865, par un certain Mieulet, obscur capitaine de l’armée française, déplaçant la limite au mont Blanc de Courmayeur, une centaine de mètres en contrebas en versant sud, suivant la crête rocheuse.
Pauvres transalpins. Après la défaite de 39-45 et le traité de Paris (1947), ils verront leur territoire rétrécir encore. Et de nous rétrocéder 709 km2 le long de la chaîne : l’enclave de Tende (Alpes-Maritimes), le Petit Saint-Bernard et le Mont-Cenis (Savoie), le mont Thabor, la vallée Étroite ou le Chaberton (Hautes-Alpes).