L’Alpe du Grand Serre pourrait incarner le renouveau de ces stations de moyenne montagne à bout de souffle. Le sursis, insufflé pour cet hiver par Sata Group, donne, en tout cas, l’opportunité de réfléchir à un autre modèle. Ou au moins de tenter d’en trouver un. « La première chose que j’ai faite quand nous avons été en difficulté a été d’appeler mes collègues chercheurs pour savoir si un modèle existait. Tout le monde m’a dit non. Il va alors falloir rechercher et tester », estime César Ghaouti. En ce début novembre, il accueille des chercheurs ainsi que des citoyens et des acteurs d’autres massifs lors de la 5e édition des rencontres du laboratoire d’excellence Innovations et transitions territoriales en montagne.
Le rendez-vous est donné dans le local du Collectif La Morte Vivante, qu’il a cofondé, juste à côté du départ du télésiège de La Blache, à 1 367 mètres d’altitude. À l’entrée, sur un mur, sont épinglées de vieilles cartes postales où l’on voit de belles pistes enneigées de l’Alpe du Grand Serre. « Si la station fermait maintenant, le village perdrait tous ses acteurs économiques et on n’aurait pas le temps de trouver un autre positionnement », souligne le président de l’association.

Un sursis qui pourrait durer ?
La communauté de communes de La Matheysine va dans ce sens en validant, le 13 novembre, la proposition de la Sata d’exploiter à ses frais le domaine skiable jusqu’à l’été prochain. Un sursis qui pourrait durer ? « Nous souhaitons que ce soit un laboratoire pour la transition pour pouvoir vivre et travailler à la montagne durant toutes les saisons. Et cet avenir sera financé par le ski », explique Fabrice Boutet, directeur général de cette société d’économie mixte. L’Alpe du Grand Serre peut compter sur la solidité de l’opérateur isérois, exploitant L’Alpe d’Huez, Les Deux Alpes et La Grave.
« Il nous faut une vision sur le long terme. Quelques aménagements (avec, entre autres, le projet de remplacer le télésiège de La Blache par un télémix, « la sécurisation de la neige de culture » et le « remodelage de certaines pistes », doivent permettre de conserver la partie neige assez longtemps. Surtout, à 40 minutes de Grenoble, cette station peut devenir un lieu de respiration et de bien-être pour vivre pleinement la montagne », détaille le responsable de la Sata.
Dans la mairie flambant neuve de La Morte, Julien Masson, conseiller municipal depuis 2014, rappelle « l’impact » du domaine skiable « sur la vie du village ». « Vous voyez bien que, quand la station est fermée, on ne sait pas où aller manger », illustre l’élu, ce 6 novembre, devant des chercheurs.
À ses côtés, Yann Vincent, commerçant « multi-activités » (gérant d’un bar-restaurant, moniteur de ski et paysagiste), souligne l’importance de la présence de touristes pour faire fonctionner son établissement : « Notre village a très peu d’habitants (139, NDLR). Il y a eu aussi la vallée de la Roizonne mais elle est peu peuplée et vieillissante. » En précisant que, durant « la période la plus forte de l’hiver », il embauche six employés pendant quatre mois. Mais le statu quo n’est pas possible : « Il ne faut pas miser uniquement sur le ski mais innover. Si on ne fait rien, notre station va mourir. »
« C’est à chaque territoire de se réinventer et de trouver une nouvelle économie »
Pour Hugues François, chercheur en aménagement spécialisé dans l’adaptation du tourisme de montagne au changement climatique, il faut s’adapter à la complexité, ce qui n’était pas forcément le cas auparavant : « Quand les stations de sports d’hiver ont été construites, la solution était posée sur l’étagère et il suffisait de se servir pour attirer du monde. Et plus on avait de skieurs, plus on avait le soutien des pouvoirs publics. Maintenant, il n’existe plus de solution unique qui marche à chaque fois. C’est à chaque territoire de se réinventer et de trouver une nouvelle économie. » Mais l’ingénieur en recherche craint que des « avatars de modèles de développement touristique » soient repris alors qu’il y a, selon lui, « sans doute d’autres ressources en montagne à mobiliser pour permettre de développer d’autres activités dans un champ économique complètement différent ».
Ce que confirme Marjolaine Gros-Balthazard, maîtresse de conférences à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine à Grenoble : « C’est comment faire en sorte que le tourisme qu’on réinvente puisse être mis au service à tous les enjeux du territoire, comme l’emploi, l’accessibilité au logement et le maintien de l’agriculture, en évitant de créer de nouvelles problématiques. » Le président La Morte Vivante arrive à la même réflexion : « L’enjeu est de sortir de la dépendance à la neige mais, à terme, également du tourisme. On pousse des réflexions sur l’autonomie alimentaire et énergétique. » Le camp de base de l’association, lieu de vie du village, est, en lui-même, une expérimentation.
La Sata a, elle, écrit son scénario pour poursuivre, sur le long terme, l’exploitation de la station et en faire « un laboratoire ». Son directeur général précise : « Il faudrait que la communauté de communes se mette d’accord avec La Morte pour un transfert de compétence. Une délégation de service public pourrait être alors relancée et nous y répondrions favorablement. » Avant d’indiquer : « Nous avons plein d’idées pour proposer des activités hors hiver. » Reste à trouver le bon modèle.
Article issu du Dauphiné Libéré


