À 1 200 m d’altitude, sur les coteaux escarpés (près de 70 degrés de pente) du village de la Nouvaz à Courchevel, les 550 poivriers de Jean-François Van Cleef hibernent. Dans le givre. Surprenant et insolite. Cette année encore, il a écoulé toute sa production de fruits (ramassés en octobre-novembre) et de feuilles (cueillies de mai à novembre).
Un des principaux producteurs de poivre agrume de France
Le médecin parisien à la retraite s’est reconverti officiellement depuis le début de l’année, à 69 ans, comme agriculteur, rattaché à la filière des plantes à parfum, aromatiques et médicinales. Au point de devenir un des principaux producteurs de poivre agrume de France. « J’en fais depuis des années, et j’ai vu que ça marchait. Il faut 8 à 10 ans pour obtenir des fruits. »
Lui qui n’aime pas la routine s’est bâti une retraite originale. Et très active. « Je ne voulais prendre la place de personne. » Le changement avec sa vie précédente n’a pas été difficile. Il concilie son amour de la montagne (« j’ai eu la chance de la découvrir grâce à mes parents ») et son goût pour les épices. En Chine et au Japon, les principaux producteurs, le poivre agrume est dans la pharmacopée. Chez les Amérindiens, une variété anesthésiante sert contre les maux de dents. « Pour moi, c’est un aliment. Je voulais faire une haie gourmande », sourit le médecin.
C’est son intérêt pour la physique-chimie, les sciences naturelles et l’innovation qui l’a poussé à se renseigner chez les pépiniéristes et à passer du temps sur des sites chinois, japonais et coréens pour acquérir les connaissances de base.
Qu’il a fallu adapter à l’occidentale. Jean-François Van Cleef a opté pour une agriculture naturelle avec des paillis de bois raméal fragmenté pour les arbres jeunes, des sols enherbés avec des plants sauvages en rajoutant du trèfle bio nain « pour tenir la terre, sans concurrence hydrique. »

« Je les arrose le premier mois et après, ils vivent leur vie à la rude »
Défricher petit à petit, créer des chemins, faire des lignes de poivriers orientées nord-sud pour favoriser l’ensoleillement de mars à octobre, espacer selon les variétés, faucher et laisser des zones d’herbes hautes pour les insectes, les tailler à deux mètres de haut comme des pruniers… dans une pente équipée de mains courantes est un travail rude.
« C’est un agrume, un arbre solide, le “frêne épineux” pour les Chinois (zanthoxylum) », poursuit le producteur. « Je les arrose le premier mois et après, ils vivent leur vie à la rude, aiment la chaleur à certaines périodes et résistent à la sécheresse. Ils aiment les sols argilo-schisteux, les pieds dans l’humidité. Là, c’est surtout du limon en superficie. Mais j’ai un terroir, en limite climatique, qui permet de se différencier. »
En essayant de se protéger des UV, du froid, ça donne un produit riche. « Il n’y a qu’1 % des plants qui meurent par an, et 1 % qu’il faut tailler drastiquement. Depuis le début, il n’y a qu’une seule variété qui a été malade par un champignon : il a juste fallu couper les branches malades. J’ai une dizaine de variétés, mais je vais me concentrer sur trois ou quatre. Même les cervidés s’arrêtent vite quand ils essayent de s’attaquer à l’écorce. »
« J’ai réussi à acclimater un gingembre »
Au-delà de la production (50 à 100 grammes récoltés par pied), Jean-François apprécie les rencontres qu’elle génère. « On a la chance d’avoir beaucoup de chefs étoilés à proximité : ils viennent goûter, et disent ce qui leur plaît. Il faut s’adapter. D’ailleurs, les chefs préfèrent les feuilles. Elles ont la particularité d’avoir des pores qui envoient du poivre quand un prédateur s’approche. » Pour conforter sa petite exploitation, il a construit un séchoir cette année, s’imposant des normes d’hygiène plus sévères que celle de sa filière.
« C’est du boulot ! Mon ambition est de montrer que c’est rentable pour un couple. Il faudrait passer à au moins mille pieds », remarque Jean-François Van Cleef. « Mais mon problème aujourd’hui, ce n’est pas de produire, de trouver davantage de terrains pour pouvoir acheter des plants en quantité, que des idées de débouchés. » Lui aspire à faire un gin, un produit dérivé avec les grains ou est en train de mettre au point un vinaigre à base de feuilles de poivre avec Benoît Badin, artisan vinaigrier. « Je vais me diversifier en restant dans le piquant : j’ai réussi à acclimater un gingembre. » Son poivre, signé Van Cleef, est déjà un bijou…
Article issu du Dauphiné Libéré


