Aspen a 6 mois, un regard attendrissant et une gueule à croquer. Le chiot, à la fourrure caramel, joue, sautille, a un mordant de champion et repère l’odeur d’un homme caché sous une épaisse couche de neige de loin. Motivé par la seule envie de faire plaisir à son maître et de décrocher sa récompense. Un jouet, en forme de boudin, qu’il attrape une fois la personne sortie de son piège de glace et qu’il mordille avec plaisir.
Dans ce champ de neige transformé en terrain d’entraînement, à 1 700 m d’altitude sur le domaine du Grand-Bornand, le jeune golden retriever ne soupçonne pas la carrière de chien d’avalanche qu’il s’apprête à suivre. Avec une mission : retrouver des victimes avalées par les coulées de neige en terrain hostile et dangereux.
Une fois diplômé, il intégrera la vingtaine de sauveteurs à quatre pattes, en duo avec des pisteurs de Haute-Savoie. Il sera rattaché au massif des Aravis, mais destiné à intervenir dans tout le département en cas d’avalanche avec suspicion de multivictimes, dès lors que les pompiers les déclenchent.
Au Grand-Bornand, le pisteur Ludwig Doffe est son partenaire. Il forme cette boule de poils de 20 kilos pour décrocher le brevet d’État de maître-chien. Un diplôme accordé au binôme. À chaque nouveau chien, la certification est repassée. Le responsable du service des pistes, 49 ans dont 30 ans de métier dans la station, n’en est pas à son coup d’essai. Aspen est son quatrième chien de travail. Asco est décédé en juillet, à l’âge de 12 ans, après 11 ans de carrière. En septembre, il a choisi Aspen pour former une nouvelle équipe. Et ne lui parlez pas d’outil de travail. « C’est mon équipier », affirme-t-il.
Dès ses 2 mois, l’animal a intégré le foyer familial. Le lien est fort sur le terrain. Une fois en condition réelle, il devra se laisser guider par son maître d’un simple regard ou via des injonctions courtes. Adopter des codes clairs pour traquer l’odeur des victimes, fixer le point localisé et gratter la neige, jusqu’à ce que son maître et les renforts viennent pelleter. Puis recommencer autant de fois qu’il identifiera des personnes piégées. Toujours avec ténacité.
Tout commence par des heures de jeu de cache-cache avec son maître puis des personnes étrangères au foyer, avec la récompense du mordant (objet fétiche qu’il mordille en jouant avec la personne trouvée). Point de friandise. Puis le jeu évolue, les cachettes se complexifient en situation réelle, pour inculquer tous les réflexes. « Quand l’intervention arrive, on ne dit pas à son chien : “Allez on va travailler, on va chercher”. Non. Quand le bip sonne et que j’enfile le baudrier pour partir, il doit se dire “Chouette, on va jouer”. »
Chaque geste appris est réfléchi, pensé pour la mise en situation. « Il doit apprendre à chercher en sous-sol, toujours. » Ne pas le brusquer. « Il faut éviter qu’il ait la peur du trou, afin de pouvoir aller sans crainte récupérer la personne ensevelie. Et même si dans la panique, il peut prendre un coup de chaussure de la victime qui panique. » Et bien sûr tout calculer pour répéter des automatismes.

« Dès lors qu’on monte dans l’hélico, on doit être performant »
« Il faut raisonner en chien, résume le professionnel. Lui, ne saura jamais qu’il est un sauveteur. Il joue et veut faire plaisir à son maître, c’est tout. » Pour autant, « dès lors qu’on monte dans l’hélico, on doit être performant. » La formation dure près de 18 mois. Le binôme passe des tests d’étape avant l’examen sur un glacier.
Aspen traque les odeurs dites légères. Les “lourdes” sont celles que vous laissez en marchant dans un champ, et que le chien va suivre à la trace. L’odeur légère, elle, transperce le manteau neigeux. Le chien d’avalanche doit la détecter, malgré le vent, la qualité et l’épaisseur de la neige, les difficultés météo. Un exercice complexe selon le type d’avalanche. « Dans la neige humide, il y a un effet sarcophage, l’odeur peut être longue à ressortir. Dans une avalanche de plaques à vent, la neige est friable, laissant s’échapper l’odeur. »

Une fois héliporté sur le site de l’avalanche , qui peut avoir une surface équivalente à plusieurs terrains de foot, le pisteur maître-chien repère les zones à privilégier. « Grâce à un élément visuel (bonnet, bâton…), un témoignage recueilli, la connaissance du terrain. On sait où sont les reliefs, où une victime peut avoir échoué. » La plus grosse fatigue pour l’animal, c’est celle de son muscle olfactif. « Au bout de 30 à 45 minutes, c’est très éprouvant. Il faut savoir déceler la fatigue de son chien. Pas question de louper un élément ou de le mettre en danger », poursuit le secouriste.
Sur les pistes au Grand-Bornand, le capital sympathie d’Aspen est énorme. Courant entre les spatules du pisteur, ou porté sur ses épaules, posé telle une écharpe, il attire les regards, déclenche des acclamations attendries. Surtout quand il est aperçu sagement assis sur la banquette du télésiège. « Il doit apprendre à se déplacer en télésiège, télécabine, dameuse, motoneige… », explique le pisteur, qui fait preuve de diplomatie en arrêtant les skieurs souhaitant câliner l’animal.
« Je ne veux pas en faire un chien asocial, mais il ne faut pas que sur le terrain, il aille faire la fête à tous les secouristes présents au lieu de chercher. Après un quart d’heure, les victimes perdent 50 % de chances de survie. » En général, au moins deux maîtres-chiens sont dépêchés sur site, en plus des sondeurs et des secouristes équipés de DVA (détecteur de victimes d’avalanche) et de Recco.
Au cours de sa carrière, Ludwig Doffe est intervenu une vingtaine de fois pour des levées de doutes ou localiser des victimes , à la fin pas toujours heureuse. Comme ce garçon, parti skier avec son père, et retrouvé décédé par son chien.
Article issu du Dauphiné Libéré