Robert Mounier est né ici. Au-dessus de ce qui est devenu la réception de l’hôtel (quatre étoiles). « À l’époque, le médecin était venu à dos de mulet pour accoucher ma mère », dit-il. Depuis 1948, le chalet qui porte son nom a bien évolué. Il a grandi au rythme du développement de la station des Deux-Alpes. Mais il n’a jamais changé de famille. Robert fait partie de la quatrième génération.
« Ma mère avait dit : il est né ici, c’est lui qui aura l’hôtel », raconte le retraité. Le Chalet Mounier est une affaire de transmission depuis le XIXe siècle. Avec une première ferme-auberge d’abord à Venosc. « On a retrouvé une autorisation de débit de boissons datant de 1879. La maison existait déjà, mais on sait au moins qu’à partir de ce moment-là, des touristes étaient accueillis. »

« La vie en autarcie, celle de vallées profondes de montagne »
La famille Mounier a compris très tôt que l’essor du ski, notamment après la Première Guerre mondiale, pouvait être une source de revenus supplémentaires, compatible avec les activités à la ferme, mais aussi le colportage. « C’était la vie en autarcie, celle de vallées profondes de montagne. » À sa création, l’auberge est composée de deux chambres et d’une salle à manger. C’est Pierre Balme, l’arrière-grand-père de Robert, qui l’a imaginée, avant de la transmettre à son fils, Daniel. Tous deux étaient colporteurs dans les graines de fleurs pour le premier et dans les tissus pour le second. Marie, la fille de Daniel et maman de Robert, prend la suite avec son mari, Hippolyte Mounier.
C’est ce couple qui va donner une autre dimension à l’affaire, créant, en 1933, le premier hôtel des Deux-Alpes, alors que la station ne porte même pas encore ce nom. « Cette longévité est fascinante et pas seulement pour l’essor de l’hôtel. Il y a également tous les sacrifices faits par les générations précédentes. C’est grâce à elles que l’on peut profiter aujourd’hui de la montagne », estime Angélique Aguilar-Mounier.
Cette ancienne directrice d’école à Saint-Rémy-de-Provence est arrivée jusqu’au chalet pour ses vacances. Elle n’en est jamais repartie et a même épousé Alban, l’un des fils de Robert. Lui est arrivé dans l’affaire au début des années 2000, alors que ses parents étaient encore à la direction. « Je ne pensais pas du tout prendre la suite. J’étais parti aux États-Unis faire des études après avoir été sportif de haut niveau. Mais c’est là-bas, en étant loin, que je me suis rendu compte de la chance que j’avais de pouvoir reprendre cette affaire », raconte Alban. C’est alors qu’il écrit une lettre à sa grand-mère, quelques mois avant sa disparition, pour lui annoncer sa décision. « Elle était aux anges », se souvient Robert, les larmes aux yeux. « Bien sûr que je sens le poids du passé. C’est prégnant. On doit mener à bien cette aventure », estime Alban, 50 ans.
Alors qu’il ne l’attendait plus, Robert Mounier a obtenu pour le restaurant de l’hôtel, Le P’tit Polyte, une étoile au Michelin en 1999. « Je la cherchais depuis le début des années 1990. Quand elle est arrivée, je n’y croyais plus », raconte-t-il.
Robert a assuré les cuisines jusqu’en 2008. Diplômé de l’école hôtelière de Genève, il s’est formé auprès de grands chefs pour atteindre ce niveau. Fait assez rare, si l’étoile a été perdue à deux reprises (2008 et 2015), elle a immédiatement été récupérée l’année suivante, malgré de nombreux changements de chefs depuis le départ de Robert des cuisines. « Très souvent, dans notre histoire, ce sont les seconds qui ont pris la place de leur chef », poursuit Alban, qui estime que la cuisine est aussi importante que l’hôtel.
« C’est l’ADN de la maison de bien dormir et de bien manger. C’est ce que j’ai connu avec ma grand-mère, mon père ensuite et moi aujourd’hui », précise Alban, qui se bat pour garder l’étoile. « C’est très important d’avoir le macaron. Outre le fait qu’il amène des bons produits pour les pensionnaires de l’hôtel, puisque c’est la même équipe en cuisine, il permet d’attirer des chefs de talent. »
Comme Thomas Braghi, 28 ans, qui vient de rejoindre en cuisine le chef pâtissier Vincent Colin. Formé à l’institut Paul Bocuse, ce Haut-Savoyard d’origine a notamment travaillé au Yule à Val d’Isère et au Château Sainte Sabine en Bourgogne. « Je m’inscris dans une vieille histoire. C’est ce qui séduit et qui fait peur aussi », dit-il. Thomas Braghi est à la tête d’une brigade de 17 cuisiniers. « On fait la cuisine qu’on aime faire et partager », dit-il.
« Chez nous, il y a toujours eu le souci de monter en gamme »
Pour autant, celui qui fait partie de la cinquième génération n’a jamais ressenti une quelconque pression familiale pour reprendre le chalet. Alban et Angélique laissent aujourd’hui la même liberté à leurs deux filles. Malgré des propositions de groupes hôteliers, la famille Mounier garde son indépendance. Mais aussi son esprit d’entreprendre. « Chez nous, il y a toujours eu le souci de monter en gamme, le souci du détail. C’est un gène familial », précise Robert. Son père a été décoré du Mérite agricole, quand sa mère a reçu la médaille du Mérite touristique.
Les femmes ont d’ailleurs toujours eu beaucoup de place ici. Après Marie, la mère de Robert, c’est sa femme, Georgia, qui a beaucoup œuvré pour moderniser le chalet. Rien ne prédestinait pourtant cette Marseillaise à venir trouver refuge ici. « J’étais en vacances dans la station et c’est en allant à la patinoire que j’ai fait la connaissance de Robert. Il venait de se casser la figure ! », raconte-t-elle en souriant. Également professeure comme sa belle-fille, Georgia a quitté son Sud pour la montagne. « Je suis arrivée avec ma moto, ma jupe et mes tenues colorées. Je ne savais même pas tenir un plateau pour servir, mais j’ai appris sur le terrain », dit-elle avec humour.
Aujourd’hui, le Chalet Mounier emploie 54 personnes et la grange des débuts s’est bien agrandie. L’étable est devenue le bar. On y retrouve d’ailleurs toujours les poutres d’origine. L’entrée de la ferme, elle, est toujours là. C’est cette histoire que veulent transmettre les Mounier, aux futures générations, mais aussi aux clients.

Article issu du Dauphiné Libéré


