Inondations à répétition : que va devenir le pré de Madame Carle ?

« Ce ne sont pas quelques interventions de pelle mécanique qui suffiront à résoudre le problème. La fonte rapide du glacier Noir entraîne chaque jour des cailloux qui surélèvent le lit du torrent Saint-Pierre. Le risque de submersion du pré de Madame Carle est donc réel. » Ces mots ont été prononcés… en septembre 2013, par Gérard Sémiond, ancien maire de Pelvoux, au sortir d’une réunion de crise au pays des Écrins.

À cette époque-là, les passerelles en bois qui mènent aux sentiers de randonnée et aux grandes courses d’alpinisme avaient déjà cédé ; les occupants du refuge Cézanne s’étaient retrouvés les pieds dans l’eau et les voitures stationnées sur le parking avaient bénéficié d’un auto-wash gratuit.

Un site touristique très fréquenté

Dix ans après, rien n’a changé. Le 5 juin, des engins mécanisés ont commencé le curage de la rivière pour dévier son lit et tenter de sauver la saison d’été. Car l’eau a de nouveau envahi le pré de Madame Carle, site touristique le plus fréquenté des Hautes-Alpes (environ 100 000 visiteurs par an) après le sanctuaire Notre-Dame du Laus (environ 120 000 pèlerins).

« Si le souhait est de conserver ce parking [qui accueille environ 30 000 véhicules par an, NDLR], de lourds investissements sont à prévoir, sans garantie de pérennité dans le temps » prévenait, en 2018, Cyrille Drujon d’Astros , président de la communauté de communes du Pays des Écrins. En 2024, l’élu local tient toujours le même discours : « Une simple déviation du torrent va être entreprise. Il n’y a pas de discussions à long terme entre tous les décideurs pour la simple et bonne raison que des travaux de grande ampleur, et donc coûteux, peuvent être réduits à néant à la prochaine tempête, à la prochaine crue. »

Photo Le DL/Yoann Gavoille
Photo Le DL/Yoann Gavoille

Des considérations écologiques, économiques, touristiques, politiques

Politiquement, le choix semble donc cornélien : investir peu mais souvent ; ou investir beaucoup sans garantie de succès. Pour le moment, c’est la première option qui est privilégiée. Notamment parce qu’il est compliqué de trouver un consensus entre tous les acteurs ayant voix au chapitre dans ce dossier : la commune de Vallouise-Pelvoux en charge de la sécurité, la communauté de communes du Pays des Écrins en charge de la gestion des cours d’eau, le conseil départemental en charge de la route d’accès (RD204T), l’État en charge de la restauration des terrains de montagne, l’ONF en charge de la préservation de la forêt domaniale de Pelvoux, le parc national des Écrins en charge de la protection du site naturel classé.

Se mêlent donc des considérations écologiques, économiques, touristiques, politiques. « Des travaux de première urgence, d’une durée courte, qui visent à stopper les écoulements sur le parking vont être menés. Par la suite, une réflexion sera menée pour des travaux plus pérennes », nuance la préfecture des Hautes-Alpes.

Une artère principale qui mène au cœur des Écrins

Depuis 1938, le chemin goudronné permet de se garer au pied de la Barre des Écrins, du Dôme des Écrins, du glacier Blanc, du glacier Noir, des Ailefroides, du pic Coolidge, du mont Pelvoux, de Roche Faurio.

Après Chamonix, dans la vallée du Mont Blanc, c’est le point de départ des plus célèbres courses en montagne des Alpes. Artère principale qui mène au cœur des Écrins, le pré de Madame Carle, c’est la tête de gondole du tourisme d’été dans les Hautes-Alpes : randonneurs, alpinistes, cyclistes, grimpeurs, skieurs, promeneurs viennent y admirer une nature sauvage et préservée.

« Peu importe si on démarre la montée les pieds un peu mouillés », tempère Thomas, jeune alpiniste parisien venu s’offrir sa première ascension vers les hauts sommets avec un guide de la vallée. « Nous, on préfère faire demi-tour. Tant pis. C’est dommage », objecte un couple de retraité marseillais, déçu de ne pas pouvoir avancer et craignant pour sa sécurité.

Si l’eau qui s’est infiltrée sur le parking à voitures n’a rien d’insurmontable les jours de beau temps, la donne peut s’avérer bien différente les jours de pluie ou d’orage quand les torrents du glacier Blanc, du glacier Noir et de la Momie viennent se déverser dans le torrent Saint-Pierre. « Si on y ajoute la fonte des neiges, la situation peut effectivement vite devenir incontrôlable. C’est pourquoi nous prenons l’affaire au sérieux, que nous agissons et que nous avons répondu à l’appel à l’aide de la commune en faisant acte de solidarité », conclut Cyrille Drujon d’Astros.

Fabrice Peutot, gardien du refuge Cézanne. Photo Le DL/Yoann Gavoille
Fabrice Peutot, gardien du refuge Cézanne. Photo Le DL/Yoann Gavoille
Au refuge Cézanne, inquiétude, colère et incompréhension

Le refuge Cézanne au pré de Madame Carle est ouvert. Jour et nuit. Gîte et couvert. L’hiver jouant les prolongations, les skieurs défilent. L’été approchant, les alpinistes se faufilent. Mais avec la montée des eaux au pied des glaciers, l’inquiétude grandit. Pour sa deuxième saison en tant que gardien/gérant, Fabrice Peutot ne cache si ses craintes ni sa colère. Car pour lui, « le problème actuel était évitable ».

Depuis mi-mai, l’eau est aux portes de votre établissement. Comment l’expliquez-vous ?

« Ça ne date pas d’hier. Déjà, à la fin du mois d’août 2023, les torrents étaient en crue après chaque orage. Tous les merlons de protection avaient pété et les cours d’eau avaient dévié de leurs lits. On a prévenu les autorités. Mais rien n’a été fait. Puis, en octobre 2023, ça a recommencé. Et là, avec le fort enneigement de l’hiver, ça a pété de nouveau. »

Pour vous, quelle est l’urgence ?

« Il n’y a pas d’urgence. C’est faux de l’affirmer. Car on ne découvre rien. Ça fait huit mois qu’on a lancé l’alerte et ça fait trente ans que les rivières et les ouvrages ne sont pas entretenus pour protéger la rive droite. Aujourd’hui le pré de Madame Carle subit les conséquences de cette inaction. Cet hiver, Vallouise-Pelvoux était dans la boue après les intempéries donc je comprends qu’il y ait eu d’autres priorités à gérer mais on a été oublié. »

Avez-vous peur que votre saison d’été soit gâchée ?

« En mai, à cause de l’inaccessibilité du site, notre fréquentation a baissé de moitié, avec un impact financier réel à la clé. Si la route est fermée cet été ou si le parking n’est pas accessible, cela aura évidemment des conséquences plus que fâcheuses. »

Qu’attendez-vous ?

« Si la volonté est de maintenir l’accès au parking, alors il faut couper le robinet. Mais remettre la rivière dans son lit, ça ne suffira pas. Au prochain orage, ça va péter de nouveau. »

Avez-vous obtenu des garanties pour cet été ?

« Oralement, on a nous a dit que tout serait OK pour cet été. Mais ça veut dire quoi ? On veut davantage d’informations, savoir ce qui va se passer, savoir si on aura un parking afin de dimensionner notre activité en conséquence. Pour cet été, j’ai déjà recruté le personnel. Nous serons neuf salariés, tout le monde a son contrat en mains. Si le parking n’ouvre pas… je leur dis quoi ? On a besoin de connaître le projet pour avoir de la visibilité et de la prévisibilité »

Votre collectif regroupe également des commerçants d’Ailefroide pourtant bien loin de la zone impactée. Pourquoi ?

« Parce qu’ils sont indirectement concernés. Si les gens ne peuvent plus monter au pré de Madame Carle, eux aussi vont perdre de l’activité. C’est toute l’économie de Vallouise-Pelvoux qui va morfler. »

En cas d’orage, que craignez-vous ?

« Que ça devienne dangereux, que les bagnoles soient emportées. »

Article issu du Dauphiné Libéré

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